Hommage

Hommage en Himalaya - Automne 2008

De Jean Noël Berlioz : "Petite fugue"

Imagine!
Je marche plein sud, derrière moi les montagnes désertiques du Mustang et le Tibet, devant, la haute barrière himalayenne avec le Dhaulagiri chaque jour plus précis. Je suis un peu dans son jardin, le Dhaulagiri c'était l'an dernier. Ils avaient du renoncer à cause de la météo.

Imagine toujours!
Depuis quelques jours, je cherche le bon endroit, j'arrive à un petit col, en face du Dhaulagiri et sur le coté, une petite épaule bien au soleil et à l'écart du passage. Alors voilà! Quelques cailloux dressés pour raconter au vent... et la route continue.

Imagine encore un peu!
Quelques jours plus tard et beaucoup plus à l'est, le Khumbu, c'est le pays de l'Everest et du Cho Oyu , deux réalisations importantes dans son palmares. Mes clients sont partis ,je suis venu dans ces montagnes avec mon fils un peu pour ça, alors nous dresserons ici aussi quelques cairns pour rappeler son passage. Le premier au col du Renjos pass, (5330m ) d'où en principe (mauvaise visibilité ce jour la) on embrasse d'un seul coup d'oeil le Cho Oyu et l'Everest, un autre au bout de la moraine en direction du camp de base du Cho Oyu et un dernier en haut du Gokyo pic en vue de l'Everest.

Voilà! Après le Grand Aréa ces quelques cairns en Himalaya prolongent et rappellent des moments de vie. A d'autres maintenant de compléter une trace que je m'étais promis de commencer.

Alors imagine une dernière fois!
Un bel automne en Himalaya,
quelques cailloux pour se rappeler
une petite fugue sur les traces de l'ange

Les photos :

Petites précisions sur les photos :
L'echarpe blanche ( kata ) dans la tradition des peuples himalayens, c'est pour honorer un visiteur ou souhaiter bonne route au voyageur.
Comme je n'avais plus de kata, le gilet rouge devant le Cho Oyu , c'est une petite dédicace pour l'école de ski

Hommage à Jean-Noel - 12 juil 2008 - de Nicolas Brun

Hommage à Jean Noël - de Nicolas Brun :

12 juil 2008 :

Bonjour à toutes et à tous,

Je crois qu'aujourd'hui, les hommages qui ont déjà été rendus à Jean Noël, ainsi que les messages sincères et touchants que l'on a reçus, ont été à la hauteur de l'homme qu'il était, et des formidables valeurs qu'il incarnait.

Toute l'émotion qui s'exprime et qui a jailli depuis l'annonce de sa disparition symbolise à elle seule la place que l'alpiniste, l'aventurier moderne, le moniteur de ski, le compagnon de rando, le « suceur de glaçons », le pote de tous les jours, le petit marseillais qui s'est voué corps et âme à la montagne, l'amoureux de la vie, ... occupait dans une partie de nos vies.

Alors aujourd'hui passée cette émotion, Jean No lui-même n'aurait pas voulu qu'on pleure ou qu'on soit mal ... malgré toute la douleur et le vide que l'on ressent.

Jean Noël était à lui seul une hymne à la vie, à chaque instant.

Je crois qu'il aurait été le premier à nous rappeler que la montagne ne trahit personne, qu'elle n'est pas fondamentalement cruelle,... mais qu'elle est avant tout le reflet de la vie, apportant ses joies et ses peines, qu'elle restera toujours belle et fascinante même si elle doit faire supporter des moments de galère et de doute.

Alors souvenons nous aujourd'hui de l'homme et d'une énergie exceptionnels, d'une energie qui a permis au montagnard à l'accent du sud de vivre et de faire vivre une de ses passions intensément, tout en restant formidablement disponible pour nous tous, ... une énergie qui lui a permis de si bien communiquer l'esprit qui l'animait.

Gardons en mémoire et cultivons les mêmes rêves qu'il nous a offerts, les portes qu'il a ouvertes, les chemins qu'il a tracés.

Respirons, remplissons nous de ce souffle et tentons d'entretenir cette flamme, subtile et puissante, qui le faisait avancer encore et toujours.

L'hommage à Jeano ne saurait être total et juste si on n'avait pas une pensée pour ceux qui lui ont permis depuis le début de s'engager pleinement dans ces aventures, dans son aventure où l'engagement était total et obligé.

La montagne telle qu'il avait délibérément décidé de la vivre et telle qu'il la concevait, qu'il la pratiquait et la partageait, avait pris un sens, une autre dimension humaine, ... et en cela l'homme qu'il était n'a jamais rien voulu fuir. Il avait fait et assumé le choix d'une vie pleine et riche, exigeante et passionnée.

Sa vie avait pris tout son sens, et quelque part la nôtre également,... un peu plus tous les jours.

Aujourd'hui notre « Djano » est sans doute « plus léger et plus libre que jamais ».

Il aimerait nous rappeler que la haute montagne comme les « barulles », à l'image de la vie, c'est finalement tout simple: en fait, « il suffit de mettre un pied devant l'autre ».

Alors le personnage, l'artiste est parti.

Il s'est retiré quelque part un petit peu chez lui.

Son énergie quant à elle saura rester avec nous pour toujours, saura nous guider et nous faire avancer. Elle saura aussi nous rappeler que les expés c'est bien, mais qu'il n'y a pas que ça dans la vie. Que la couillonade, les apéros à rallonge, une bonne « tchoule » entre potes, ... sont des expériences tout autant indispensables à notre condition d'être humain, ce sont des moments de partage et des témoignages au combien sincères de nos tranches de vie.

Jean No adorait les gens, il aimait ces peuples « durs au mal », cette rusticité. Il aimait leurs sourires et leur simplicité, il avait su leur communiquer sa bonne humeur et sa joie d'être là, parce qu'il n'y avait d'autre choix que d'être et que d'être là.

Il aimait partager une partie de leur existence et le leur rendait bien, nous le rendait bien, avec générosité et humilité, à grands coups de « namaste » et de « salamalekoum ». Ceci dans la plus grande simplicité, sans « chichi pompon », dans le plus grand respect des hommes vrais.

Saint Augustin avait dit quelque chose comme:

« Ne pleurons pas de l'avoir perdu, réjouissons-nous de l'avoir connu ».

Adieu Djano, tu avais compris déjà beaucoup de choses, ... et encore merci.

Nicolas Brun

Hommage à Jean-Noel - 12 juil 2008 - de Paul Bonhomme

Hommage à Jean Noël - de Paul Bonhomme :

12 juil 2008 :

Deux hommes s’embrassent quelque part, sur un sommet, les larmes aux yeux.

J’ai écrit ses mots en pensant à toi Jeanno, à toi et à mon frère, au sommet du Mac Kinley, il y a 12 ans maintenant.

Maintenant, vous êtes tous les deux sur un autre sommet, quelque part, à vous fendre la poire, deux trapanelles, heureux de votre mauvais coup…

Bonjour à tous, je souhaiterais apporter mon témoignage des nombreuses années pendant lesquelles j’ai pu profiter de l’amitié sans faille de Jean-Noël. Je m’appelle Paul Bonhomme, et je suis le petit frère de Nicolas, que certains d’entre vous ont connu et qui est décédé voilà dix ans sur les pentes du G6 au Pakistan.

Ils s’étaient connus, avec Jean-Paul Cacha, à l’UCPA et travaillaient tous les trois comme moniteurs de ski. Mais ce n’est pas une rétrospective de leur vie que je veux vous donner ici.

Ce dont je veux vous parler, c’est d’une vision de la montagne et de la vie.

On en parlait souvent avec Jeanno, de la couillonnade, de cette revendication du droit à la nullité comme il disait.

Mais qu’est ce que cela veut dire au fait ?

Qu’est-ce que cela veut dire alors qu’il n’est plus là ? Alors qu’ils ne sont plus là ?

Revenons un peu sur la manière de faire, et de vivre la montagne.

Au Mac Kinley, ils étaient partis en autonomie totale, 40 kilos sur la pulka et 40 kilos sur le dos. Après leur ascension, il ne leur restait plus de vivre et il leur a fallu 6 jours pour revenir. L’engagement était total, sans compromis.

Jeanno n’était pas un grimpeur, il ne le revendiquait pas d’ailleurs, mais il fallait le suivre quand il faisait la pente centrale du Pelvoux en 10h00 aller-retour, ou encore lorsqu’il descendait les couloirs du glacier noir en courant à reculons les crampons aux pieds et les skis restés sur le dos à cause de mauvaises conditions.

Il n’était pas grimpeur mais il était montagnard, complètement.

Toujours des gros sacs et de la vitesse comme au Cho Oyu en 2005, arrivés le 4 septembre, nous étions au sommet le 20, soit 16 jours au total et une trace à faire au-delà de 7500m.

La manière était toujours là, au Shishapangma par exemple, où, à côté des cordes fixées par les espagnols depuis 15 jours, il skiait pour la première fois.

Il n’existe pas d’ambiguïté, cela s’impose comme une évidence : Jeanno fait parti des meilleurs alpinistes et himalayistes.

Mais alors, le droit à la nullité c’est quoi ?

C’est cette revendication qui sied mal à notre société et qu’il prônait au quotidien, de pouvoir faire de grandes choses sans se prendre au sérieux, de parfois faire demi-tour, voire souvent, de skier une pente à 50° et de s’offrir une pastissade derrière, de faire la fête, et d’aller faire 2000 mètres de dénivelée le lendemain, de prendre un cour de ski avec les minots l’après midi et d’aller faire une conférence relatant ses expéditions le soir à la Grave, devant des centaines de personnes, bref de ne pas chercher le toujours plus fort, le toujours mieux, mais la sincérité, la simplicité, l’authenticité, l’économie de moyen.

La montagne est une leçon de vie, si on la considère dans son ensemble, on comprend mieux. Il n’existe pas de meilleurs alpinistes, il existe juste des hommes qui aiment profondément la vie. Le but de mon frère, et celui de Jeanno, n’était pas d’être les meilleurs, mais c’était d’être heureux, de vivre leur rêves complètement, sans compromis, jusqu’au bout.

Même si il les respectait Jeanno ne comprenait pas toujours les « mangeurs de graines », les stakhanovistes, bien sûr il s’entraînait lui aussi lorsqu’il le fallait, avec beaucoup de sérieux, mais il s’entraînait surtout au bonheur même dans l’échec.

« Nous avions des sacs un peu lourds » disait-il lors de la cérémonie des cristaux FFME il y a 2 ans, en parlant de sacs de trente kilos, « Nous étions un peu fatigués », il détestait la surenchère.

Faire de la montagne un bonheur pur et simple, sans paillette et avec si peu de gloire, voilà ce que tu voulais, avec toutes les contraintes que tu aimais aussi.

Jeanno, tu avais pris le relais de Nico dans ma vie, et ça n’a pas été facile hein, aller en montagne avec le petit frère de ton meilleur ami, mort là-haut. On en a parlé souvent, on a refait le monde tant de fois…

On avait la même conception de la vie, ce profond bonheur d’être en vie, de pouvoir vivre nos rêves et ceux de Nico en même temps. Au sommet de l’Everest, tu me l’a dis, tu as d’abord pensé à lui, parce qu’il aurait tant aimé être là avec toi. Et moi donc…avec vous.

Etre heureux d’abord, sans gloire ni honneurs, être libre et heureux.

Tu l’aimais tant cette montagne, elle te donnait tant, alors qu’elle t’avait tant pris.

Tu faisais parti de ces gens, rare, qui donnait leur amour et leur amitié complètement, sans concession.

En montagne c’était pareil, tu donnais tout.

Peu de gens auraient pu te suivre dans tes pastissades et dans tes tchoules, mais encore moins réussissaient à te suivre là haut.

Tu m’as donné ce privilège, alors que cela a dû te coûter si cher de partir avec moi, tant de souvenirs remontant à la surface à chaque pas.

Je t’aime Jeanno, comme ce frère qui est parti trop tôt, je t’ai aimé. Et comme lui, tu es parti trop tôt.

A nous à présent de continuer. Continuer à faire de la montagne et à vivre nos vies sans se prendre au sérieux, à aimer sans concession, comme tu savais si bien le faire.

« Je revendique le droit à la nullité ! » c’est ce que tu te plaisais à dire, parce que tu savais qu’il n’y a pas de gloire à trouver là-haut, juste un immense bonheur.

Et pour ça dans nos cœurs, tu resteras toujours le meilleur.

Paul Bonhomme

Hommage à Jean-Noel - 12 juil 2008 - de Jean-Paul Cacha

Hommage à Jean Noël - de Jean Paul Cacha :

12 juil 2008 :

Je vais être bref car on sait tous combien il détestait les discours et les honneurs.

Son humilité, sa simplicité, alors qu'il réalisait de si grandes choses ont fait de lui cet homme extraordinaire que beaucoup d'entre nous connaissaient.

Il avait l'intelligence de coeur, le goût de la discussion et une immense facilité à faire partager sa passion.

Il maîtrisait aussi l'art de la"couillonade". En bon vivant, il savait faire la fête et nos pastissades resteront dans les mémoires. Le "gazier" avait des expressions qui n'appartiennent qu'à lui... Lui, l'endurant, le simple, n'aimait pas les "trapanels" et autres "suceurs de roues", comme il se moquait de ceux qui "faisaient la mobylette"…

Mais avant tout, Jean-Noël était un skieur et un alpiniste d'exception. Il ne laissait rien au hasard et préparait ses expéditions au millimètre. Fin tacticien, son maître mot était "l'anticipation", mais face aux montagnes, encore une fois, il savait faire preuve de patience et d'humilité.

Jean-Noël générait une incroyable puissance. Dans l'effort, je l'ai vu aller bien au-delà de lui-même, poussé par un moral hors-norme et une volonté d'acier.

"Ce qui compte, me disait-il un jour, c'est de trouver le temps de vivre la montagne et la nature. Ce n'est pas l'exploit, même si parfois, on se "carbonise grave…"

Ce qui le faisait vibrer dans les projets qu'il entreprenait, c'était la notion d'engagement. Il aimait être livré à lui-même, il aimait évoluer dans un milieu naturel où personne ne pouvait venir le chercher.

Il me disait souvent que ce qu'il aimait le plus, c'était être "peinard dans ses montagnes"… Il a trouvé la paix…

Quand à nous, on sait tous aujourd'hui combien il nous manque déjà.

Jean-Paul Cacha